La guerre des devises

Publié le par nunoluciano

Le 15 septembre 2010, la vente de yens par Tokyo, pour 20 milliards de dollars, a marqué un tournant symbolique. Le Japon a fait son retour sur les marchés des changes après six ans d’absence. Depuis vingt ans, ce pays est la seule des grandes économies industrialisées membres du G8 à avoir régulièrement eu recours à ce type d’intervention. Sa stratégie s’appuie traditionnellement sur le constat suivant : les taux d’intérêt sont si proches de zéro qu’une politique monétaire classique n’est plus efficace. Le problème, c’est que cette logique s’applique désormais à nombre d’autres pays.

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L'ouverture du sommet du G20 à Séoul © AP/Sipa

"Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme"

Faute de pouvoir compter sur leur demande intérieure, de nombreux pays s’efforcent de faire baisser leur monnaie pour relancer leurs exportations.

Tout le monde le pense, mais Guido Mantega, le ministre des Finances brésilien, est l’un des rares responsables politiques à l’avoir admis publiquement : nous sommes en pleine guerre des monnaies. Des acteurs de poids, dotés d’une artillerie lourde, sont engagés dans une escalade d’interventions compétitives sur les marchés des changes.

"Outre la Chine, dont l’intervention sur les marchés est l’une des principales causes de cette bataille des devises, plusieurs économies de premier plan sont particulièrement actives. Ainsi, pour la première fois depuis 2002, la Suisse a commencé l’an dernier à agir contre le franc, sans stériliser cette opération par le rachat, sur son marché monétaire intérieur, de ce qu’elle avait vendu sur les marchés des changes, et sans parvenir d’ailleurs à enrayer réellement la hausse du franc face à l’euro.

A l’instar de plusieurs pays d’Asie de l’Est, la Corée du Sud, qui accueilla en novembre le sommet du G20, est intervenue plusieurs fois cette année pour freiner l’appréciation du won. Et même le Brésil, qui depuis l’année dernière s’inquiète ­publiquement de voir un afflux de capitaux ­spéculatifs pousser le real à la hausse et déséquilibrer son économie, a autorisé son fonds souverain à vendre des reais pour le compte de l’Etat.

La masse monétaire américaine a grimpé de 1 300% depuis 1970

Ces initiatives unilatérales risquent d’anéantir les espoirs des Etats-Unis de mettre sur pied une coalition capable de faire pression sur la Chine, afin qu’elle cesse d’empêcher le yuan de s’apprécier. S’il est probable qu’une réévaluation de la monnaie chinoise se révélerait salutaire pour la plupart des Etats actifs sur les marchés, rares sont les gouvernements des pays émergents à vouloir heurter Pékin de front. Ainsi, le ministre des Affaires étrangères brésilien Celso Amorim a-t-il annoncé en septembre qu’il ne souhaitait pas participer à une telle campagne. “Faire pression sur un pays n’est pas le bon moyen de trouver des solutions”, a-t-il déclaré à l’issue d’une rencontre des représentants des pays du groupe BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) organisée à New York. “Nous avons mis en place une bonne coordination avec les Chinois et nous discutons avec eux. Il ne faut pas oublier que la Chine est actuellement notre principal client.” De fait, le Brésil exporte des matières premières vers le géant asiatique.

 

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11/11/2010,  le point

La nouvelle a pris les marchés par surprise. Les Etats-Unis imposent sur toutes les importations (acier, pneus, appareils téléphoniques...) en provenance de Chine une taxe exceptionnelle de 50 % pendant une durée de six mois. Le nouveau Congrès américain, où le clan des protectionnistes s'est renforcé depuis les élections du 4 novembre, veut par ce coup de force relancer l'économie américaine en lui donnant de l'air. Et proteste surtout contre Pékin, qui refuse obstinément de réévaluer sa monnaie, le yuan, pour continuer d'inonder le monde de ses produits. Très peu de temps après l'annonce américaine, la Chine prend une terrible mesure de rétorsion : la Banque centrale fait savoir qu'elle ne prendra plus en pension les obligations du Trésor américain. Ce jour-là, la finance mondiale a basculé dans le vide : l'euro, le yen, le won, le real... ont crevé leurs plafonds, les taux d'intérêt américains se sont envolés, les Bourses ont chaviré...


Simple fiction, bien sûr. Ni les Etats-Unis ni la Chine n'ont intérêt à en arriver à ces extrêmes. Mais qui a dit que nos gouvernants suivaient toujours la voie de la raison ? Ce scénario que tout le monde veut exclure trotte pourtant en ce moment dans la tête des dirigeants du G20, à commencer par celle de Nicolas Sarkozy qui s'apprête à prendre présidence du club des puissants de la planète. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si c'est le ministre des Finances d'un pays membre du G20, en l'occurrence le Brésilien Guido Mantega, qui le premier, fin septembre, a parlé de "guerre des monnaies". Sans être véritablement renvoyé dans ses buts puisque, peu de temps après le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), Dominique Strauss-Kahn, reprenait l'expression à son compte : "Je prends très au sérieux la menace d'une guerre des monnaies, même larvée."

19/02/2011, G20 : la réunion des ministres des Finances

Après deux journées de discussions, Christine Lagarde a réussi à faire plier la Chine sur la manière de mesurer les déséquilibres économiques mondiaux.

La ministre française de l‘économie, dont le pays assure en ce moment la présidence du G20, s’est félicitée d’un accord inédit sur des indicateurs macroéconomiques qui permettront d‘évaluer les politiques économiques des pays, autrement dit la dette et les déficits publics, mais aussi l‘épargne et les investissements notamment.

“Il était important de s’entendre en priorité sur les indicateurs. La prochaine étape consiste à trouver des lignes directrices, puis de tester ses critères et de les comparer. Il faut donc rester attentifs, mais aussi respectueux des différents points de vues, c’est ce que nous avons avons tenté de faire aujourd’hui et que nous tenterons de faire demain, a-t-elle déclaré.”

Aucune avancée concrète en revanche sur la question des réserves de change, en raison notamment de l’opposition de la Chine.

“Pour ceux d’entre vous qui suivent attentivement ces questions, vous imaginez que l’inclusion de la référence au taux de change, et à la politique monétaire à un moindre degré, a fait évidemment l’objet de longs débats”.

Au même moment, une poignée de manifestants s‘était rassemblée aux abords du site pour dénoncer notamment les politiques spéculatives du monde de la finance.

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